Quand la peinture à numéros a votre numéro

Quand la peinture à numéros a votre numéro

Le néant. Plus blanc que blanc. Et plus vous le contemplez, plus il vous hypnotise. Vous devez produire quelque chose, mais rien ne bouge. Vous repensez aux consignes et puis non, rien ne vient. Souvent associé à une contrainte de temps, le stress se met de la partie. Le cerveau est juste assez présent pour être conscient du problème, mais juste assez absent pour que rien n’en ressorte sur papier. Vous êtes devant une forêt vierge que vous devez défricher mais décider du premier arbre semble au-dessus de vos forces. Si vous êtes chanceux, vous poursuivrez le même manège jusqu’au flash miracle. Sinon, c’est par dépit que vous accepterez à un moment donné de commencer avec des mots en deçà de vos attentes initiales en espérant que cela débloque pour vous. Plusieurs d’entre vous ont déjà expérimenté le syndrome de la page blanche. Pas moi. On me l’a décrit des dizaines de fois sous des dizaines de formes, mais je ne l’ai jamais réellement expérimenté.

Chanceux direz-vous. J’imagine que oui. Par contre, il semblerait que le modèle de cerveau qu’on m’a donné à la naissance vient avec d’autres ennuis; ce que je qualifierais du syndrome de la peinture à numéros.

On me donne un sujet. Déjà, plusieurs idées lèvent la main en s’étirant sur leur chaise en espérant être choisies. Ce n’est pas un problème d’avoir des volontaires, c’est le fait d’en avoir trop qui devient problématique. Pour un professeur, la tâche est relativement aisée de choisir entre le p’tit morveux qui lève toujours la main avec son sourire niais ou l’élève timide qui ne parle jamais pour rien dire. Mais on choisit qui quand tout le monde lève la main? Trop c’est comme pas assez y paraît. Je suis entièrement d’accord.

Mais je vous épargne les détails du processus décisionnel. Transportons-nous à l’étape suivante. Supposons que j’aie fini par choisir l’idée maîtresse de mon texte et que je suis rendu au stade de l’écriture. Après tout, un professeur peut bien désigner qui il veut, les droits de réplique ne sont pas que dans les jeux-questionnaires à la télévision. À ce stade-ci, j’ai déjà une bonne idée des fondations du texte. Les grandes lignes sont souvent relativement définies. Les couleurs sont déjà imaginées. Ce sont les teintes qui le sont moins… ça et leur agencement entre elles.

Je me souviens qu’à la maternelle, on nous faisait colorier des dessins pré-faits. Les bons vieux dessins à numéros. Je me souviens aussi que j’étais drôlement mauvais. Dans ma tête, avec le même chien et les mêmes chiffres sur celui-ci, tout le monde allait arriver au même résultat. POURQUOI D’ABORD LES MIENS SONT PLUS LAIDS QUE LA FILLE À CÔTÉ DE MOI!? (systématiquement en plus, même pas un soubresaut de compétition!) Mes premiers contacts avec l’art de la nuance… Au moins, on avait la même image au final. La peinture à numéros a ça de bon qu’elle permet aux moins artistes de pouvoir passer un peu plus inaperçus dans leur cécité (partielle ou totale) de l’esthétique. Une béquille pour les insécures.

Ce qui m’amène à mon syndrome. Plus j’avance dans le texte, plus je me convaincs qu’il existe des lignes directrices que je me dois de respecter. Je suis à la recherche de la forme parfaite parce que je présuppose qu’il existe une bonne réponse. Si je suis chanceux, un texte pourra s’écrire de lui-même sans même que ça ne pose problème. D’autres fois par contre, l’écriture devient beaucoup plus raboteuse. Je deviens tiraillé parce que je n’arrive pas à bien voir les lignes et/ou les chiffres. Écris, efface (bis). Et je bogue. Une aide pour certains, mais une forme de frein pour les cerveaux plus éclatés.

Plus j’y pense, plus je réalise que la plupart des textes n’ont pas de bonnes réponses. On peut lui donner la direction que l’on veut. Et c’est un peu ce qui peut être épeurant parfois. Un fildefériste qui avance sans filet sans même savoir si le câble sur lequel il avance se rend de l’autre côté. La prémisse voulant que les numéros et contours existent n’est vraie que si notre esprit les conçoit nous-mêmes. C’est ce qui va de soi pour les artistes et qui est moins évident pour les autres. Donnez à quelqu’un une feuille avec un oiseau à colorer et s’il est appliqué, il pourra vous rendre un produit décent. Donnez cette même feuille à un artiste, il la tournera au verso pour y gribouiller son interprétation de ce qu’il croit le plus amusant à dessiner ou pire (mieux!?) encore il l’utilisera pour en faire une grenouille en origami.

J’admire profondément les gens qui arrivent à saisir au vol ce que leur esprit est prêt à leur apporter au moment présent. Parce que c’est ce dont il est question ici; un laisser-aller du conscient laissant libre cours aux extravagances de l’inconscient.

Avis aux artistes : si vous avez quelques lignes directrices pour libérer un libre penseur de sa cage, laissez-moi votre numéro …

 

 

P.S. : Le sujet qui devait originalement être écrit pour dimanche vous sera rendu plus tard dans la semaine.  A plus tard.

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